Alors que Monaco s’apprête à accueillir le Grand Départ de la Vuelta, l’un des rendez-vous majeurs du calendrier cycliste international, tous les regards se tournent vers les performances des athlètes. Pourtant, au-delà de l’exploit sportif, le cyclisme porte une ambition plus vaste : celle de rassembler, de créer du lien et de transmettre des valeurs universelles. Rencontre avec David Lappartient, Président de l’UCI qui revient sur le rôle unique du vélo dans son parcours personnel et pour nos sociétés.
Quels sont vos premiers souvenirs personnels avec le vélo ? Mes premiers souvenirs avec le vélo sont très liés à mon environnement familial et à la région dans laquelle j’ai grandi. J’ai été initié au vélo très jeune, et il est rapidement devenu à la fois un moyen de découverte et une véritable passion. Comme beaucoup d’enfants en France, je garde également le souvenir des grandes courses, et notamment du Tour de France, qui constituait chaque été un moment marquant et une source d’inspiration. Très tôt, j’ai compris que le vélo n’était pas seulement un sport, mais aussi un mode de vie, une culture et un formidable outil de lien entre les personnes.
C’est une passion d’enfance et familiale qui vous a mené à prendre la présidence du Vélo Sport de Rhuys ? Oui, en grande partie. Le vélo a toujours occupé une place importante dans ma vie, à la fois comme passion personnelle et comme activité partagée en famille et entre amis. C’est naturellement que cette passion m’a conduit à m’impliquer davantage dans le monde du cyclisme associatif. Cette histoire est aussi profondément familiale : mon père avait lui-même été Président du Vélo Sport de Rhuys dans ma jeunesse, et mon frère m’a ensuite succédé à ce poste. La présidence du Vélo Sport de Rhuys s’est inscrite dans cette continuité : celle de l’engagement local, du bénévolat et du développement de la pratique pour tous. C’était avant tout une manière de contribuer concrètement à la vie d’un club et de participer à la transmission de cette passion du vélo au niveau local.
LE CYCLISME COMME OUTIL DE PAIX ET DE DIALOGUE
Est-ce personnellement important pour vous de faire du cyclisme une discipline qui rapproche les cultures et les peuples ? Oui, c’est un élément essentiel de ma vision du cyclisme. Le vélo est l’un des rares sports véritablement universels, pratiqué et compris partout dans le monde, indépendamment des cultures ou des contextes sociaux. À ce titre, il porte naturellement une dimension de rencontre et de partage. Pour moi, le cyclisme ne doit pas seulement être un sport de performance, mais aussi un outil de dialogue entre les peuples. À travers les compétitions, les programmes de développement ou la formation des jeunes, nous avons la capacité de créer des liens durables et de contribuer, à notre niveau, à une meilleure compréhension mutuelle. C’est cette dimension humaine et universelle qui donne tout son sens à l’action de l’UCI.
Vous avez récemment remis un « Maillot pour la paix » au Dicastère pour la Culture et l’Éducation du Vatican. Ce geste marque-t-il une volonté de renforcer le rôle du cyclisme comme outil de dialogue et de compréhension mutuelle ? Oui, ce geste s’inscrit pleinement dans cette volonté. La remise illustre notre conviction que le cyclisme peut être un vecteur de dialogue, de rapprochement et de compréhension mutuelle. Au-delà du symbole, il rappelle les valeurs universelles de notre sport – respect, solidarité et inclusion – et sa capacité à rassembler des communautés très diverses autour d’un langage commun.
Quelles nouvelles initiatives l’UCI envisage-t-elle à court et moyen terme pour renforcer cette dimension sociale du cyclisme ? L’UCI travaille actuellement au lancement d’un programme d’Ambassadeurs Vélo pour Tous, prévu d’ici fin 2026. Cette initiative vise à mobiliser des cyclistes de haut niveau, actifs ou retraités, afin de promouvoir le cyclisme pour tous, la durabilité et les valeurs de l’UCI au-delà du sport d’élite. Ces ambassadeurs auront un rôle de relais entre le monde du cyclisme professionnel, la pratique quotidienne et les acteurs institutionnels. Ils contribueront à des campagnes et événements clés tels que la Journée mondiale de la bicyclette, le Forum UCI Bike City et Mobilité ou encore les Championnats du Monde UCI, ainsi qu’à des initiatives portées avec des partenaires internationaux. Au-delà de la visibilité, ce programme vise à renforcer la portée sociétale de notre action et à structurer l’engagement des athlètes dans une logique d’impact durable et de plaidoyer en faveur du cyclisme comme outil social.
RIDE & LEARN : L’EDUCATION PAR LE SPORT
Quelle a été la genèse du projet Ride & Learn et de la collaboration avec Peace and Sport ? Le projet Ride & Learn est né de notre volonté de promouvoir le cyclisme non seulement comme un sport de compétition, mais aussi comme une activité physique accessible à tous, quels que soient l’âge, l’origine sociale ou le niveau de pratique. Nous sommes convaincus que le vélo est un formidable outil pour favoriser la santé physique et mentale, tout en créant du lien social et en transmettant des valeurs positives. C’est tout naturellement que nous nous sommes tournés vers Peace and Sport, leur expertise dans l’utilisation du sport comme vecteur de paix est en parfaite adéquation avec les valeurs et la mission de l’UCI.
Sur quels principes repose la méthodologie Ride & Learn ? La méthodologie Ride & Learn repose sur les principes de l’éducation par le sport. Elle utilise le cyclisme comme un véritable outil pédagogique pour transmettre des valeurs essentielles telles que le respect, l’écoute, la solidarité et la coopération, contribuant ainsi à former des citoyens responsables et ouverts aux autres. Au-delà de l’apprentissage des compétences cyclistes, l’objectif est d’accompagner le développement personnel des participants et de démontrer que le sport peut être un puissant vecteur d’éducation et d’impact social.
Pourquoi ces piliers pédagogiques sont-ils particulièrement importants pour l’UCI ? Ces piliers pédagogiques sont au cœur de la vision de l’UCI pour le développement du cyclisme. Notre ambition est de faire grandir notre sport de manière véritablement universelle, en offrant à des jeunes du monde entier, quels que soient leur origine ou leur environnement, des opportunités de découvrir et de pratiquer le cyclisme. Au-delà de la formation de cyclistes compétents, nous souhaitons également contribuer à former des citoyens responsables, en transmettant des valeurs qui les accompagneront bien au-delà de leur pratique sportive. C’est cette double ambition, sportive et humaine, qui donne tout son sens à notre engagement.
Cette méthodologie a été expérimentée lors des derniers Championnats du Monde Route UCI au Rwanda. Avez-vous eu des retours d’expérience ? A-t-elle apporté des enseignements concrets ? Oui, cette méthodologie a été expérimentée avec succès au Rwanda dans le cadre d’un projet pilote mené avec le soutien de Peace and Sport. Une cinquantaine d’enfants ont participé à des séances hebdomadaires, dont 27 jeunes réfugiés. Les retours ont été encourageants et ont confirmé que le cyclisme peut être un formidable outil d’apprentissage, d’inclusion et de développement personnel. Cette première expérience nous a apporté des enseignements précieux et renforce notre volonté de poursuivre et de développer ce type d’initiatives.
Le projet Ride & Learn a-t-il vocation à s’inscrire durablement dans les programmes d’héritage des grands événements de l’UCI, notamment à Montréal en septembre, dans la continuité de l’expérience menée au Rwanda ? Les grands événements de l’UCI sont une occasion de laisser un héritage positif aux communautés qui les accueillent. Nous travaillons avec les comités d’organisation pour les soutenir dans le développement de projets stratégiques ayant un impact social positif. Dans ce cadre, la méthodologie Ride & Learn constitue un outil que nous pouvons mettre à leur disposition, avec le soutien de l’UCI, du Centre Mondial du Cyclisme UCI et de Peace and Sport.
L’éducation par le sport devrait-elle devenir un axe prioritaire des stratégies d’héritage des comités d’organisation, afin de laisser un impact durable au sein des communautés qui accueillent les grands événements ? Oui, nous pensons que c’est un axe ayant beaucoup d’impact positif local. Jusqu’à maintenant nous avons constaté que de très nombreux comités d’organisation organisent déjà des programmes d’éducation via le sport – et notamment le cyclisme – via nos échanges avec les villes et régions labélisées UCI Bike City ou UCI Bike Region, ainsi que nos échanges avec les équipes qui gèrent le volet héritage au sein des comités d’organisation, dont les Championnats du Monde de Cyclisme UCI 2027 de Haute-Savoie Mont-Blanc. L’exemple de la Zélande (Pays-Bas), où 36 écoles primaires et secondaires ont été impliquées dans un programme d’activation sociale mobilisant environ 2 000 élèves, illustre concrètement la capacité de ces initiatives à ancrer durablement la pratique sportive dans le quotidien des jeunes générations.
LE DEVELOPPEMENT MONDIAL DU CYCLISME ET L’OUVERTURE A DE NOUVEAUX TERRITOIRES
Concernant le Rwanda, quel bilan a été fait par l’UCI de cette organisation inédite en Afrique ? L’organisation des Championnats du Monde Route UCI 2025 à Kigali a constitué une étape historique pour notre sport et pour le continent africain, en étant la première édition organisée en Afrique. Le bilan dressé par l’UCI est très positif. Au-delà de l’aspect sportif, cet événement a également eu une portée symbolique et sociétale forte, en contribuant à renforcer la visibilité du cyclisme sur le continent africain et en inspirant de nouvelles vocations. Il s’inscrit pleinement dans la volonté de l’UCI de promouvoir un développement global et inclusif de notre discipline à travers le monde.
Votre présence récente au Bénin ou l’organisation de grands événements en Afrique s’inscrivent-elles dans une stratégie pour rendre le cyclisme plus inclusif à l’échelle mondiale ? Notre objectif est de soutenir le développement du cyclisme sur tous les continents, en accompagnant les fédérations nationales, en renforçant les capacités locales et en créant des opportunités concrètes pour les athlètes, les organisateurs et les jeunes générations. L’Afrique occupe à cet égard une place essentielle, avec un potentiel considérable que nous souhaitons continuer à valoriser.
Pourquoi avoir voulu faire du Morbihan une terre d’accueil et de formation pour des jeunes cyclistes du monde entier à travers le programme UCI World Cycling Talent ? Le Morbihan a toujours été pour moi un territoire profondément lié au vélo, avec une culture cycliste forte, des infrastructures adaptées et un tissu associatif très engagé. C’est d’ailleurs le département qui organise le plus de courses cyclistes en France, avec plus de 300 épreuves chaque année. Il s’est donc imposé naturellement comme un lieu pertinent pour accueillir un projet de formation à vocation internationale. Avec le programme UCI World Cycling Talent, l’ambition est de proposer à de jeunes cyclistes du monde entier un cadre structurant pour se former, progresser et partager une expérience commune, au-delà de leurs origines sportives ou géographiques. C’est une manière de faire du sport un vecteur d’ouverture, d’apprentissage et de transmission.
DEVELOPPER LA PRATIQUE DU VELO POUR TOUS
Quelles sont les grandes actions menées par l’UCI ayant pour but un développement de la pratique ? La mission de l’UCI est de développer le cyclisme à tous les niveaux, des compétitions d’élite à l’utilisation du vélo comme activité de loisir et moyen de transport. Dans cette perspective, nous avons structuré plusieurs initiatives complémentaires visant à encourager la pratique du vélo et à en maximiser les impacts sociaux, environnementaux et de santé publique.
Le programme Vélo pour Tous constitue le cadre général de cette approche, en promouvant la pratique quotidienne du vélo et de la mobilité active auprès du grand public, des Fédérations Nationales et de la famille cycliste au sens large. Le label UCI Bike City, relancé en 2015, soutien et distingue les villes et régions qui en plus d’accueillir des épreuves cyclistes UCI d’envergure, investissent dans le développement du cyclisme au sein de leur communauté et dans les infrastructures et programmes liés à ce dernier. Les Trophées Vélo pour Tous et Durabilité valorisent les initiatives remarquables mises en œuvre par les membres de la famille du cyclisme qui ont un impact social et environnemental positif, promeuvent la mobilité active et encouragent la pratique du vélo au quotidien. Ces actions sont complétées par la Méthode UCI Bike City (UCI Bike City Pathway), un outil de référence destiné aux décideurs publics et aux urbanistes pour accompagner le développement d’environnements favorables au vélo à l’échelle mondiale. Enfin, le Forum UCI Bike City et Mobilité constitue un rendez-vous annuel majeur d’échange entre experts, institutions et acteurs du cyclisme autour des enjeux de mobilité active et de ses évolutions.
Développer la pratique, est-ce aussi la féminiser ? Comment l’UCI œuvre-t-elle – de manière générale – pour l’égalité des genres ? Développer le cyclisme implique d’en élargir l’accès à toutes et tous. La féminisation est un axe central de cette stratégie et est inscrite dans les priorités du 2e rapport de durabilité de l’UCI.
Au haut de la pyramide, l’UCI poursuit ses efforts pour professionnaliser le cyclisme féminin, avec en 2025 l’introduction de la nouvelle catégorie UCI Women’s ProTeams, qui s’intercale entre les UCI Women’s WorldTeams et les Équipes Continentales Femmes UCI. Mais l’action de l’UCI ne se limite pas au sport professionnel puisque à la base de la pyramide, l’UCI a également engagé une réforme profonde de son circuit junior avec une refonte complète des Règlements de la Coupe des Nations Juniors Route UCI.
Avec cette réforme, hommes et femmes sont considérés de la même manière, les mêmes règles s’appliquent et cela permet de structurer les catégories de jeunes sans faire de distinction. Cet engagement se traduit également par des avancées concrètes en matière d’équité sportive. Les événements UCI proposent un prize-money équivalent pour les femmes et les hommes, et les Jeux Olympiques de Paris 2024 ont marqué une étape historique avec une parité totale en cyclisme, comptant 257 femmes et 257 hommes. Les Championnats du Monde Route UCI 2025 ont introduit pour la première fois une course distincte pour les Femmes Moins de 23 ans.
Au-delà de la compétition, l’UCI encourage l’accès des femmes à tous les métiers du cyclisme, via les formations du Centre Mondial du Cyclisme UCI. Le nombre de femmes commissaires est ainsi en constante progression, si une Fédération Nationale propose plusieurs candidat(e)s, au moins une doit être une femme. Dans les Satellites du CMC UCI, une large majorité de femmes (154 sur 222 athlètes) a bénéficié des entraînements en 2024, illustrant une féminisation portée à l’échelle mondiale. Enfin, cet engagement est soutenu par des cadres institutionnels forts, incluant des chartes d’égalité et des règles de représentation dans les organes de gouvernance de l’UCI.


