Élue à la tête de l’Association mondiale des olympiens (WOA), l’ancienne championne de ski alpin Pernilla Wiberg se lance dans une mission qui dépasse largement le cadre sportif. Avec près de 100 000 olympiens actifs à travers le monde, elle souhaite renforcer leur reconnaissance, les accompagner dans leur reconversion après les Jeux et leur donner les moyens de devenir des acteurs de la paix au sein de leurs communautés.
Quels sont vos sentiments après avoir pris la tête de l’Association mondiale des olympiens ?
C’est un grand honneur. Si vous m’aviez posé cette question il y a cinq ou dix ans, je n’aurais jamais imaginé que je serais assise ici aujourd’hui pour vous parler en tant que présidente de la WOA – World Olympians Association. Ce fut un parcours très intéressant, mais vous savez comment est la vie : des événements surviennent et il y a différentes étapes à franchir. J’ai d’abord été athlète, puis j’ai fondé une famille, et aujourd’hui, mes enfants ont grandi et ont quitté la maison. Le moment était idéal pour assumer une telle fonction. C’est donc un immense honneur et une grande responsabilité, car il y a environ 100 000 olympiens dans le monde.
Avec Olumide Oyedeji et Thomas Wang respectivement au poste de secrétaire général et de trésorier, la WOA reflète la diversité du mouvement olympique… Est-ce une source de fierté pour vous ?
J’en suis vraiment très fiere. C’est la première fois que nous avons un Africain parmi les dirigeants de notre organisation. Thomas (Wang) est originaire d’Asie, et c’est aussi un grand chef d’entreprise qui voyage partout dans le monde, ce qui est utile pour l’avenir. Et c’est la première fois que nous avons une femme à la présidence.
En 2015, la WOA a été l’une des premières organisations sportives à modifier ses statuts pour les rendre plus équitables entre les sexes. Nos statuts stipulent donc que toutes les régions continentales (Asie, Océanie, Afrique, Europe et Amériques) doivent élire un homme et une femme. Malheureusement, dans le monde des affaires comme dans celui du sport, on trouve généralement plus d’hommes que de femmes à ces postes. Nous avons estimé qu’il fallait agir pour rétablir l’équilibre entre les sexes. J’en suis très fière.
« Le sport, c’est le sport »
Être la première femme à diriger la WOA, est-ce un symbole important ?
J’espère être à la hauteur des quatre présidents qui m’ont précédée : Peter Montgomery, Pal Schmitt, Dick Fosbury et Joël Bouzou. Je veux faire le même travail qu’eux. Ce qui importe, si l’on parle de symbole, c’est de saisir cette opportunité. Lorsqu’une femme peut être élue à l’un de ces postes, que ce soit dans le sport, la politique ou les conseils d’administration de grandes entreprises, elle doit montrer à la génération suivante que c’est possible, qu’une femme peut diriger une telle organisation. Si j’avais refusé, cela n’aurait pas été bon pour la génération future. J’ai une fille de 18 ans, et j’ai pensé à elle lorsque j’ai accepté de me présenter aux élections.
Vous êtes également la première athlète de sports d’hiver à devenir présidente de la WOA. Cela a-t-il une signification particulière pour vous ?
Pour moi, le sport, c’est le sport. Je ne fais pas de distinction entre l’hiver et l’été, car j’ai commencé comme athlète d’été. Quand j’étais enfant en Suède, je jouais au basket et je faisais de l’athlétisme, et j’ai commencé le ski relativement tard. Pour moi, il est important que nous représentions tous les sports. Que ce soit en hiver ou en été, cela n’a pas d’importance.
Bien sûr, quand il s’agit de la composition du conseil d’administration dans son ensemble, cela a de l’importance. Nous devons examiner combien il y a d’athlètes d’hiver et combien d’athlètes d’été, pour nous assurer que l’équilibre est clair et équitable aux yeux des autres. Mais personnellement, je ne fais pas de distinction.
« Soutenir encore plus les athlètes olympiques »
Quelles sont vos principales responsabilités en tant que président de la WOA ?
Nous sommes un conseil d’administration nouvellement élu, et je suis consciente de la responsabilité qui incombe au président. Mais j’ai une approche très suédoise : je vise le consensus. Je souhaite que nous discutions ouvertement avant de prendre des décisions et que nous travaillions en toute transparence. C’est ainsi que j’envisage le fonctionnement du conseil d’administration.
À plus grande échelle, ma mission pour l’avenir est de soutenir encore davantage les athlètes olympiques et de les aider à obtenir une plus grande reconnaissance au sein de la société. Je crois sincèrement qu’ils le méritent. Les Jeux Olympiques sont aujourd’hui un spectacle mondial où les athlètes sont les héros, les modèles. Bien sûr, remporter une médaille d’or est exceptionnel, mais tous les athlètes olympiques se tiennent sur cette scène mondiale. Ils ont tous une histoire qui devrait être davantage reconnue, par tout le monde, y compris les sponsors et le CIO. C’est pour cela que je veux m’engager.
Avec une plus grande reconnaissance, les athlètes olympiques peuvent avoir un impact positif encore plus important sur la société. Le sport est, pour moi, un outil de paix, et aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin que les athlètes olympiques s’expriment dans la société, inspirent les autres et diffusent le message de l’olympisme. S’ils sont soutenus et valorisés par toutes les parties prenantes, des sponsors aux institutions, ils pourront faire un travail encore plus qualitatif. Et au final, nous serons tous gagnants.
Une fois les Jeux Olympiques terminés, beaucoup d’athlètes ont du mal à…
Vous abordez là une question très importante. Je vais vous donner un exemple : si je suis aujourd’hui une athlète de 18 ans – bien sûr, cela dépend du pays, car certaines nations soutiennent très bien leurs athlètes, je suis en fait confrontée à un choix crucial. Est-ce que je vais à l’université, où je sais qu’après avoir obtenu mon diplôme, j’aurai probablement un emploi stable et une sécurité financière ? Ou est-ce que je choisis le sport, où je ne suis pas sûre de gagner quoi que ce soit, où je n’accumulerai pas de points de retraite, et où rien n’est garanti ?
Je pense que nous perdons déjà beaucoup d’athlètes potentiels à ce stade. En tant que parent moi-même, avec deux enfants, je comprends l’instinct qui pousse à penser à leur avenir. Face à ces deux options, la plupart des parents diront à leurs enfants : « Allez, c’est plus sûr d’obtenir un diplôme universitaire et d’assurer ton futur emploi. » Donc oui, nous perdons beaucoup d’athlètes à ce stade.
Si nous pouvions créer un système leur permettant de rester dans le sport tout en bénéficiant d’une sécurité pour l’avenir, tout le monde y gagnerait. Il existe déjà quelques modèles, par exemple en Italie, avec des programmes où les athlètes sont employés par la Guardia di Finanza, la police ou l’armée. Ces structures offrent une sécurité sociale et une stabilité à long terme.
C’est une question que nous devons examiner, car elle est essentielle pour l’avenir du sport. Nous avons besoin d’athlètes qui souhaitent réellement – et qui sont capables – de poursuivre une carrière sportive.
« L’équité a toujours été très importante pour moi »
Votre expérience de double championne olympique influence-t-elle votre façon de diriger ?
Oui, je pense qu’il est important d’avoir pratiqué le sport au plus haut niveau, mais ce n’est pas une condition sine qua non. Tout dépend de la personnalité de chacun. La prochaine personne qui présidera la WOA n’a pas besoin d’être double championne olympique. Mais cela aide certainement, car, comme vous l’avez mentionné, cela apporte de la reconnaissance. Vous avez évolué sur la plus grande scène du monde sportif, et vous y avez remporté des victoires.
En même temps, j’ai aussi connu de nombreux moments difficiles au cours de ma carrière. Il y a des hauts et des bas. En ski alpin notamment, on est confronté à de nombreuses blessures. Et ces moments difficiles sont également précieux quand on est en position de diriger les autres. Donc oui, mes médailles olympiques sont importantes pour moi, mais les blessures et les moments difficiles que j’ai traversés le sont tout autant. Ils m’ont tous façonné et préparé au leadership.
En tant que membre du club « Champions for Peace » de Peace and Sport, qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager, et pourquoi est-il important pour vous de faire partie de cette communauté d’athlètes engagés ?
Depuis mon enfance, l’équité a toujours été très importante pour moi. Je me souviens, à huit ou neuf ans, dans la cour de récréation, je sentais immédiatement quand quelqu’un était victime d’intimidation. J’ai toujours voulu que les choses soient justes et équitables, et même si des conflits surviennent, je voulais les résoudre – en faisant preuve de diplomatie. Mes parents étaient enseignants, ce qui m’a également aidé à comprendre qu’on peut parler aux gens de manière respectueuse et constructive.
Ce sens de l’équité m’a accompagné tout au long de ma carrière de skieuse. Je peux vous donner un exemple : nous avons eu une fois une course de slalom dans le sud de l’Espagne, et les conditions étaient épouvantables. Mais les organisateurs voulaient que la compétition ait lieu quand même – il y avait la télévision, l’argent et la pression en jeu. J’ai parlé aux autres athlètes et je leur ai dit : « Écoutez, vous pouvez voir de vos propres yeux que la neige est dangereuse. Si nous courons aujourd’hui, de nombreux athlètes risquent d’être gravement blessés. Êtes-vous d’accord pour que nous refusions de prendre le départ ? » Nous nous sommes donc rassemblés devant la cabane de départ et avons déclaré : « Ces conditions sont inacceptables. » Finalement, la course a été annulée. Ce fut un moment important pour moi : j’étais encore une skieuse de compétition, mais je défendais déjà ce qui était juste et équitable.
Ainsi, lorsque Joël (Bouzou) a fondé Peace and Sport à Monaco – où je vis depuis 1994, il m’a demandé si je souhaitais devenir une Champion de la paix. Je n’ai pas eu besoin d’une seconde pour réfléchir. J’ai immédiatement dit oui, car je suis véritablement une championne de la paix dans tous les sens du terme. Qu’il s’agisse de la paix dans une cour d’école ou de la paix dans le monde, les principes sont les mêmes. Cela fonctionne de la même manière.
« Ces trois lettres, OLY, montrent à quel point être un athlète olympique revêt une véritable importance »
La WOA a mis en place les subventions « Service à la société » et « Service aux athlètes olympiques » afin de soutenir des projets menés par des athlètes olympiques, en particulier au sein de leurs communautés d’origine. Ces initiatives suscitent-elles un vif intérêt parmi les athlètes olympiques ?
Oui, nous comptons environ 100 000 athlètes olympiques actifs dans le monde, mais nous n’avons pas encore d’association d’athlètes olympiques dans tous les pays. C’est un point sur lequel nous travaillons : élargir notre base de membres. À l’heure actuelle, nous comptons environ 111 associations nationales d’olympiens, alors que le CIO reconnaît 206 comités olympiques nationaux. Il y a donc un écart évident, et notre objectif est bien sûr d’atteindre à terme les 206.
Parmi ces 111 associations nationales d’olympiens, la demande pour nos subventions est extrêmement forte. Chaque année, nous recevons plus d’une centaine de candidatures, mais nous ne pouvons accorder que vingt subventions. Obtenir davantage de financements et augmenter notre budget est donc une priorité.
En fin de compte, il s’agit avant tout de donner les moyens d’agir aux athlètes olympiques et aux associations olympiques, en les aidant à se sentir valorisés et reconnus au sein de leurs propres communautés. Car lorsque nous leur donnons les moyens de mener des projets dans leurs sociétés, ils gagnent en visibilité, ils ont un impact – et cette reconnaissance est exactement ce que nous recherchons. C’est un moyen très efficace d’y parvenir.
La WOA a instauré le sigle « OLY » afin de saluer le dévouement et l’engagement des athlètes olympiques envers les valeurs olympiques. Quelles autres mesures pourraient aider davantage les athlètes à mettre à profit leur expérience pour avoir un impact social ?
C’est une très bonne question. C’est un sujet sur lequel j’aimerais travailler avec mon conseil d’administration pour voir ce que nous pouvons mettre en place.
Lorsque nous avons créé le sigle « OLY » en 2017, l’idée venait en fait d’un membre formidable des Bermudes – un athlète olympique d’hiver – et depuis, c’est incroyable de voir la fierté que ressentent les athlètes olympiques lorsqu’ils peuvent ajouter ces trois lettres après leur nom. Les gens demandent : « Oh, qu’est-ce que c’est ? », et une conversation s’engage. Même si vous n’êtes pas médaillé d’or, vous êtes un athlète olympique, et cela a une signification. Cela ouvre des portes et favorise la compréhension.
C’est également utile d’un point de vue très pratique. Par exemple, lors d’une candidature à un emploi, le fait d’utiliser une adresse e-mail @olympian.org et le sigle OLY suscite immédiatement l’intérêt. La personne à l’autre bout se dit : « C’est intéressant, je veux en savoir plus sur ce candidat. » Cela peut être très puissant, même sur les réseaux sociaux ou LinkedIn. Si vous recherchez « OLY », vous trouverez tout un réseau d’olympiens, et vous pouvez entrer en contact instantanément car vous savez qu’ils ont accompli quelque chose d’exceptionnel dans leur vie. C’est fantastique.
Permettez-moi de vous raconter une autre anecdote. En Suède, nous comptons près de 4 000 athlètes olympiques. En 2012, pour marquer le centenaire des Jeux Olympiques de 1912, nous avons organisé une rencontre réunissant tous les athlètes olympiques encore en vie. Les participants les plus âgés avaient plus de 90 ans ; c’étaient des athlètes qui avaient concouru dans les années 1940 – c’était incroyable à voir. Certains d’entre eux ne sont plus parmi nous, mais leurs enfants nous ont raconté par la suite quelque chose qui m’a vraiment touché : leurs pères ou leurs grands-pères étaient si fiers d’être des athlètes olympiques qu’ils voulaient que les lettres « OLY » soient gravées sur leur pierre tombale – pas les anneaux olympiques, pas le mot « Jeux Olympiques », juste « OLY ». Pour moi, cela montre à quel point ces trois lettres comptent vraiment pour les athlètes olympiques.
Par Simon Bardet






